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publié le 25 mars 2012

Un coup de jeune pour l’arabe : la langue métissée de l’internet

Par Yves Gonzalez-Quijano


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[#A l’occasion d’une énième conférence internationale sur L’arabe, langue universelle : responsabilité de l’individu, de la société et de l’Etat, Abdo Wazen (عبد وازن) se fend dans Al-Hayat d’un inévitable article sur la décadence de l’arabe. Cela commençait bien pourtant, avec des remarques sur la globalisation, sur l’usage d’internet à travers lesquels s’est effectuée une modernisation de la langue que “linguistes conservateurs et lexicologues fondamentalistes” n’ont pas réussi à contenir. Hélas, cela s’achève par la classique déploration sur la rigueur de règles grammaticales stérilisantes qu’il conviendrait d’assouplir. On laissera aux spécialistes le soin de débattre à l’infini de ces problèmes, en notant au passage qu’Abdo Wazen regrette dans les usages actuels de la langue ce que d’aucuns considéreraient comme une vertu : “une langue d’emprunts, une langue composée, une langue fabriquée, une langue-collage”… Autant de problèmes, de son point de vue, liés à un mésusage de l’anglais, conséquence d’une perte d’identité (إنها اللغة المستعارة، اللغة « المولّفة » و « الممنتجة »، اللغة–الكولاج، التي لا هوية لها، بل التي لا تحمل هويّة صاحبها أو كائنها). Dans l’article ci-dessous, traduit en arabe par les soins de la revue Maqâlid publiée par le Bureau culturel de l’ambassade d’Arabie saoudite en France, je suggère d’arrêter de “pleurer sur les ruines du campement déserté” pour se tourner une bonne fois vers l’avenir, en acceptant les inévitables mutations imposées notamment par la révolution numérique.

L’arabe métissé de l’internet, langue du troisième millénaire

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Dans toutes les langues, on rêve de pureté. Pour l’arabe en particulier, dans plus d’un pays, on se plaît à prétendre qu’on parle le « meilleur » arabe, en tout cas « le plus pur ». Pourtant, toutes les langues – et l’arabe n’y échappe pas – sont le produit de mariages ; des mariages qui, dans l’histoire, sont plus souvent obligés que consentis, sous l’effet de brassages, de mélanges, de rencontres, davantage imposés par les circonstances que désirés. Ce sont en effet souvent les invasions, les conquêtes, les occupations, qui ont provoqué le mélange des langues, lesquelles empruntent à leurs « sœurs » non seulement des mots, mais aussi des sonorités et même des règles de syntaxe. En Europe par exemple, l’empreinte de l’Empire romain est clairement visible sur les langues dites « latines », mais on aurait tort d’oublier combien l’anglais aussi doit à la langue officielle de la Rome impériale, langue de culture dans tout le continent européen pendant des siècles… Pour ce qui concerne la langue arabe, il n’est pas bien difficile d’en retrouver les échos, des siècles plus tard, dans la langue parlée en Espagne aujourd’hui et, par voie de conséquence, dans toutes les régions où cette langue s’est implantée, à commencer par l’Amérique latine.

Il y a aussi des mélanges plus pacifiques, en tout cas moins liés aux rivalités des empires et des royaumes. Le commerce en général, et les échanges en Méditerranée en particulier ont permis la diffusion dans le « Bazar Renaissance », cet espace de rencontre magistralement décrit par l’historien britannique Jerry Brotton1, d’une lingua franca dont quelques usages ont survécu jusqu’à l’époque moderne. A l’aube du troisième millénaire, une nouvelle lingua franca est en train de voir le jour. A travers les innombrables réseaux numériques qui innervent la grande société mondiale de l’information une nouvelle langue s’est à l’évidence imposée, le Global English (ou Globish). Il y a quelques années à peine, la moitié des pages disponibles sur internet étaient écrites en anglais. Mais la Toile mondiale évolue, tout comme ses utilisateurs et comme les applications disponibles. Déjà, des langues concurrentes apparaissent, le chinois et l’espagnol en premier lieu. Sur le Réseau des réseaux, l’arabe n’est « que » la septième langue, avec un maigre 3,3 % par rapport à l’ensemble des internautes. Toutefois, elle est bien la première au monde en termes de croissance : durant la première décennie du troisième millénaire, sa présence sur la Toile a augmenté de plus de 2 500 % !!!

Il est donc acquis que l’arabe est en train de trouver sa place dans les réseaux numériques globaux, en partie grâce aux efforts de quelques institutions qui ont su rendre disponibles les trésors de son héritage culturel. Avec la constitution d’une énorme bibliothèque de « classiques » en ligne, le site Al-Warraq2 reste un modèle, dont on ne soulignera jamais assez combien il a été essentiel, non seulement par l’importance des données qu’il a rendu disponibles mais plus encore par le timing de sa mise en œuvre, au tout début de l’internet arabe, à un moment où l’importance de l’économie de la connaissance était encore largement méconnue. Bien d’autres initiatives l’ont rejoint, et l’essentiel de la culture du passé est aujourd’hui accessible sur internet. Avec les années, ce qui n’est pas encore accessible le deviendra, et c’est désormais essentiellement sur les modalités de mise en ligne que l’effort doit porter avec, d’un côté, l’enrichissement des métadonnées qui vont permettre le repérage d’un document dans l’océan de ceux qui sont en ligne et, de l’autre, l’amélioration des interfaces qui enrichissent les nouveaux usages numériques des textes. Trop souvent en effet, les bibliothèques informatiques arabes sont conçues comme des copies des fonds originaux, alors que leur véritable numérisation suppose au contraire un travail sur les données afin d’en exploiter au mieux les richesses. Ce n’est pas un hasard si c’est autour du Coran, le texte par excellence pour les musulmans, qu’on observe les plus sophistiquées des applications électroniques, celles qui associent le son et l’image, les support multimédias et multilingues, la possibilité d’annotations, en attendant les découvertes à venir…

Mais le patrimoine classique est clos, par définition. Quelle que soit notre admiration pour le passé, l’arabe qui va circuler demain et plus encore après-demain sur les réseaux mondiaux ne sera pas celui de jadis. Bien au contraire, avec le temps, l’écart entre la proportion de textes anciens et nouveaux va se creuser, toujours plus en défaveur des premiers jusqu’à ce que la Toile ne nous donne plus d’exemples anciens, sauf à les rechercher de plus en plus profondément sous la masse des textes en circulation. Un cauchemar sans aucun doute pour les puristes de la langue, pour tous ceux qu’exaspère l’oubli systématique des règles grammaticales, syntaxiques, morphologiques et même phonétiques les plus élémentaires. Rien de neuf sous le soleil ! A la fin du XIIIe siècle déjà, dans la préface du Lisan al-’arab, l’extraordinaire dictionnaire qu’il avait compilé précisément pour tenter de retarder ce désastre, Ibn Manzour se désolait de voir massacrée de la sorte la langue qu’il aimait tant ! Plus près de nous, l’essor de l’imprimerie dans le monde arabe a provoqué celui de la presse, des magazines et des maisons d’édition, source d’une renaissance culturelle et intellectuelle qui rendit inéluctable une première transformation de la langue, sous la pression, déjà, des « nouveaux » médias de l’époque. Inutile par conséquent d’imiter les Anciens et de « pleurer sur les ruines du campement déserté », rien ne pourra l’empêcher : il est écrit que l’arabe de demain sera « numérique », et que la langue va inévitablement beaucoup évoluer, et que cela va se faire au prix de la transformation de nombreuses règles, de l’évolution de très nombreux codes et usages. Avec les techniques numériques, tout le monde, y compris le plus malhabile des utilisateurs, va pouvoir s’emparer de la langue, la maltraiter à sa guise. C’est le prix à payer de la « démocratisation » des usages numériques, et il n’est pas interdit d’ailleurs de considérer qu’il est exorbitant. Mais une fois encore, impossible de lutter contre une évolution implacable.

Impossible, également, de savoir ce que sera cette évolution. En revanche, on peut déjà prévoir que les spécialistes n’ont pas fini d’en parler ! Le plus souvent, pour se désoler – c’est le cas pour toutes les langues confrontées à une telle situation – des changements en cours. Ils ont eu déjà, et ils auront encore très largement la parole, pour assurer la « défense » de ce patrimoine mondial de l’humanité qu’est la langue dans laquelle le Coran a été délivré. Pourtant, cette « nouvelle » langue, cet arabe « métissé » qui atteindra son plein développement demain mais dont on peut observer déjà les premiers pas dans l’espace numérique arabophone, celui des nouveaux médias télévisés ou en ligne, mais plus encore celui des innombrables échanges sur les pages de Facebook ou sur les écrans des téléphones cellulaires, cet arabe-là ne présente pas que des aspects négatifs. Il ne s’agit pas de prendre sa défense – il n’en est guère besoin de toute façon car il s’imposera tout seul – mais d’essayer de mettre en évidence, trop rapidement certainement, quelques-unes des caractéristiques de l’arabe du troisième millénaire.

La première des différences, la plus visible sans doute, tient à l’apparence de la langue arabe qui, pour une grande part des jeunes générations de l’ère numérique, possède désormais deux alphabets ! A l’ancien s’ajoute un second, bricolé à l’aide des caractères latins complétés par quelques symboles complémentaires pour trouver sur les claviers des téléphones ou même les ordinateurs des équivalences pour les caractères manquants. Cet « arabizi » est loin de rivaliser, on s’en doute, avec l’élégance plastique de l’alphabet arabe qui a fait le bonheur des calligraphes au long des siècles. Mais on voit également apparaître de nouvelles typographies qui, en associant les caractéristiques plastiques des deux alphabets, renouvellent et même enrichissent considérablement la gamme des possibilités. Et de toute manière, cet ajout d’un nouveau code, en parallèle à l’ancien, est un mal nécessaire pour que les utilisateurs de la langue arabe participent pleinement, au moins durant une phase de transition, aux applications numériques qui sont au cœur de l’économie de la connaissance. Après tout, plus d’un milliard de Chinois utilisent aujourd’hui une langue qui, dans sa version romanisée, de plus en plus présente depuis le milieu du siècle dernier, a changé jusqu’à son sens de la lecture, passé, du système traditionnel vertical et de droite à gauche au « standard universel » de la gauche vers la droite…

Beaucoup plus importante, lancinante même pour la culture arabe, est la question de la diglossie ou, si l’on préfère, de la coexistence de registres très différents de la langue, allant du plus dialectal au plus savant, selon les circonstances et les besoins du locuteur. Au contraire de ce que pourraient faire croire les apparences, avec la multiplication de revendications du « droit » à s’exprimer dans telle ou telle langue vernaculaire, non seulement à l’oral, à la radio et à la télévision mais également à l’écrit, avec par exemple la tentative de produire une version « égyptienne » de l’encyclopédie en ligne Wikipedia3, il est permis de penser que la multiplication des échanges oraux et écrits en ligne va en réalité favoriser l’émergence d’une nouvelle forme de « moyen arabe4 ». En effet, à l’image des phénomènes linguistiques provoqués par l’arabisation de l’administration de l’Empire abbasside au Moyen Age, la transformation radicale des conditions sociales et techniques du passage à l’écrit produira sans doute une « nouvelle » langue, « moyenne » par sa position à mi-chemin des arabes parlés et de l’arabe classique, mais « exceptionnelle » par sa capacité à s’adapter aux besoins d’utilisateurs loin d’être tous versés dans les subtiles arcanes de la grammaire. La perte d’une partie de ces codes est certainement le prix, encore une fois en quelque sorte obligatoire, de la « démocratisation » des usages de l’écrit que permettent les nouvelles techniques.

La langue arabe va donc prendre « un coup de jeune », dans tous les sens du terme, avec l’apparition de nouveautés lexicales, syntaxiques, morphologiques, etc., où se fera également sentir l’influence des autres langues du monde. Une telle évolution entraînera la disparition de certains codes, et certains diront que l’arabe « métissé » que l’on va voir apparaître de plus en plus aura perdu toute sa « pureté »… Regrets qui n’arrêteront pas l’histoire et qui se refusent à voir qu’une langue, comme tout organisme vivant, ne subsiste qu’en s’adaptant à son écosystème. Regrets également qui ne voient pas que la richesse de la culture arabe moderne est, pour ce qui est du domaine de la littérature, le produit d’une évolution largement comparable. En effet, s’il est vrai que le roman est devenu, selon l’image frappante proposée par le critique égyptien Gaber Asfour, le nouveau « divan des Arabes », ce roman, celui de Néguib Mahfouz ou de Alaa El-Aswani, est bien écrit dans cette langue renouvelée par l’adoption de l’imprimerie quelques décennies plus tôt. Et parmi les œuvres contemporaines les plus marquantes, certaines, dont celles de la romancière saoudienne Raja al-Sanea, montre la voie d’une nouvelle créativité qui intègre les caractéristiques expressive de ces nouveaux usages de la langue arabe au temps du numérique.

L’arabe « métissé » du troisième millénaire va donc obéir à la loi du vivant et s’éloigner encore un peu plus de son passé. Mais il va aussi se rapprocher davantage de cette jeunesse, largement plus de la moitié de sa population actuelle, qui est en train d’écrire son avenir.
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1 Jerry Brotton, Le « Bazar Renaissance ». Comment l’Orient et l’islam ont influencé l’Occident, Paris, Les liens qui libèrent, 2001.
2 Voir à ce sujet ce billet sur les Carnets de l’Ifpo.
3 http://arz.wikipedia.org/wiki/>
4 M. Doss, « Réflexions sur les débuts de l’écriture dialectale en Egypte », Egypte/Monde arabe, n° 27-28, 1996.

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